Police judiciaire : le changement qui tue

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En dépit des rejets de la PJ (police judiciaire) et des magistrats, la réforme de la Police nationale se poursuit. Pas moins de 1/5 des enquêteurs, qui n’adhèrent pas au projet de réforme, aurait décidé de quitter la police. 

2023, année noire pour la Police nationale. C’est tout au long de cette année que la réforme de la police sera mise en place, et ce, malgré un rejet important des principaux intéressés. Cette réforme prévoit, entre autres, de faire du département la référence en créant des directions départementales (DDPN) et une seule cellule d’investigations dans laquelle toutes les enquêtes seraient intégrées. Ce que redoutent les enquêteurs est que toutes les enquêtes soient traitées de la même façon alors qu’elles doivent être priorisées. Par ailleurs, les risques majeurs de cette réforme sont la perte des savoir-faire, des méthodes de travail. 

Apprendre le métier : un long processus 

Thierry R., l’un des vice-présidents de l’ANJP travaille depuis plus de quinze ans dans la lutte contre le banditisme. C’est un passionné et repousser ses limites est un challenge permanent pour lui : 

“Les voyous sont capables de s’adapter en un rien de temps. S’il repère une filature, ils vont changer complètement leur mode d’action. Ils sont très intelligents. La plupart ont déjà été arrêtés. Donc ça va être à nous de nous adapter pour ne pas refaire ce qu’on a déjà fait pour les arrêter. Quand je dis nous, je peux travailler très bien sur des voyous qui ont déjà été interpellés par des collègues de la PJ ou par d’autres polices d’Europe. Donc les techniques d’enquête et les moyens qu’on utilise pour les arrêter, ils les connaissent très bien. Donc à nous d’innover, de faire autrement, de les identifier autrement pour pouvoir les uns, de les interpeller et surtout les démontrer lors de leur participation à un trafic, un délit, un crime.”

Le projet de réforme, déjà validé par plusieurs inspections, est remis en cause, est sujet à polémique. Des rapports du Sénat indiquent que cette réforme est inadaptée. 

L’Assemblée nationale est tout aussi dubitative quant au projet de réforme de Gérald Darmanin. Même si un certain nombre de députés indiquent qu’une réforme de la police est nécessaire, il n’en reste pas moins que le cadre n’est pas le même pour tous. Ainsi, les députés Marie Guévenoux (Renaissance) et Ugo Bernalicis (LFI), certains qu’une réforme doit être mise en place, n’ont pas les mêmes réponses. 

Le ministre de l’Intérieur refuse que cette réforme soit mise en œuvre après les JO de 2024 et ce, malgré la demande du Sénat. Cette réforme aura donc bien lieu en 2023. Il confirme également qu’un directeur départemental sera nommé et que celui-ci dépendra directement du préfet. Ce dernier gérera tous les services : renseignement, police aux frontières…pour ne citer que ces deux pôles. Le ministre a tout de même annoncé la création d’un poste de directeur interdépartemental de la police nationale (DIPN) dont la police judiciaire et la police aux frontières dépendront. Ce n’est suffisant selon la police judiciaire.

Tout va disparaître : plus de lien entre les anciens et les nouveaux arrivants 

Les magistrats rejettent également en masse cette réforme et apporte son soutien à la police. L’ensemble des opposants à cette réforme sont d’accord pour affirmer que cette réforme n’est pas sans conséquence : le savoir-faire, l’expertise seront perdus à terme. Yves Jobic, ancienne figure de la police judiciaire, qui vient de publier ses mémoires – Les secrets de l’antigang, flics, indics et coups tordus chez Plon – indique : « Il y avait une transmission des anciens vers les jeunes, on ne s’improvise pas enquêteur. Demain, les enquêteurs ex-police judiciaire vont rejoindre ceux de la filière investigations de la sécurité publique. Ils vont travailler sur des petits dossiers si vous voulez ou cette transmission de valeurs, de savoir n’aura plus aucun intérêt puisqu’ils vont travailler sur des enquêtes simples, quasiment toujours les mêmes, donc avec un certain automatisme et des réponses pénales qui ne seront pas au niveau de ce qui existe au niveau des grosses affaires. Donc tout ce savoir-faire, l’expertise va disparaître et on va avoir un nivellement vers le bas. »

Il ajoute : « On va supprimer la référence au passé. Ça va se faire assez rapidement puisque les plus anciens souhaitent prendre leur retraite plus tôt que prévu. Les nouveaux arrivants n’auront pas connu le système précédent, donc ne pourront pas comparer et ne pourront pas se rendre compte du fossé très dangereux qui existe. On aura davantage de fonctionnaires de police. Avant, on avait affaire à des chasseurs, à des gens qui étaient des flics, qui appartenait à une famille, la police judiciaire avec ses codes, ses rites, sa culture. Là, on va voir dans les 101 départements français des éléments interchangeables qui n’auront pas du tout les mêmes codes, la même manière de travailler les mêmes moyens et à qui on va demander d’obtenir des résultats immédiats sur des enquêtes de qualité, souvent de petite qualité, de qualité très moyenne. »

La police judiciaire accepte mal les réformes lorsqu’elles concernent la hiérarchie

Selon le sociologue Jean-Michel Schlosser, expert en connaissance de la police, les réformes ne sont pas toujours les bienvenues au sein de la police, parce qu’elles ne prennent pas en compte la réalité du terrain. C’est pourtant le critère qu’il faut prendre en compte pour mettre en place ces réformes. Il ajoute que les réformes consécutives de 1995 et 2007 ont eu des conséquences non négligeables sur la police : « La réforme de 1995 a bouleversé l’institution policière dans son ensemble (…). Cette première réforme a amené des appellations militaires : lieutenant, capitaine, commandant… Les inspecteurs ont disparu pour devenir des officiers et la PJ s’est ouverte à des gardiens de la paix qui, auparavant, ne pouvaient aller qu’en sécurité publique. Cette confrérie qui existait entre inspecteurs a disparu avec des avantages, mais aussi des inconvénients (…) L’investigation est devenu un brassage plutôt qu’un choix et une destinée d’embrasser cette spécificité. “Un premier état d’esprit a été changé. Puis toutes les politiques qui ont suivi la LOLF (loi organique relative aux lois de finances) et notamment la Révision générale des politiques publiques (RGPP) qui est complexifié également les services de police en règle générale et bien évidemment la PJ en instaurant le management. Beaucoup d’officiers, ex-inspecteurs qui avaient connu uniquement la procédure pénale se voyaient devenir des managers à la place d’être des enquêteurs. Ça a été un très gros changement dans l’esprit qui prévalait jusqu’alors, mais aussi dans les façons de gérer une équipe d’enquêteurs, de travailler sur des dossiers. Le management l’emportait sur l’enquête judiciaire. »