Dans le cadre du procès des attentats du 13 novembre, le commissaire X de la BAC, premier policier à avoir lancé l’assaut et tué un terroriste, a été appelé à la barre. Avec beaucoup d’humilité et une vive émotion, il raconte les pires heures de service de sa carrière.

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6 ans plus tard, l’émotion se fait toujours ressentir

Ce mercredi 22 septembre, le commissaire X de la BAC de nuit de Paris, premier policier à être intervenu sur les lieux au moment de l’attentat, raconte minute par minute, les évènements qui ont suivi sa prise de service à 18 heures avec son coéquipier. A son entrée dans une salle d’audience silencieuse, le policier s’avance à la barre. L’atmosphère est pesante, l’émotion se fait ressentir à travers le regard des personnes présentes et les yeux sont rivés sur le commissaire de police, véritable héros malgré lui. Discret depuis les attentats qui ont eu lieu dans la nuit du 13 novembre au 14 novembre 2015, le policier prend enfin la parole. Arrivé à la barre, le président Jean-Louis Périès lui lance “on vous écoute”. Gorge raclée, le commissaire X, dont l’identité n’a jamais été divulguée, commence son sombre récit.

Un témoignage bouleversant tristement détaillé

Lorsque le commissaire commence son service à 18 heures, ce dernier ne se doute pas que trois heures plus tard, il commencera à prendre les décisions les plus difficiles de sa vie. A 21 heures 20, le premier attentat d’une série résonne au stade de France. Une deuxième détonation se fait entendre dix minutes plus tard. Le commissaire se rend donc à la porte de Clignancourt avec son collègue. “Sur le chemin, nous avons eu l’information d’une seconde explosion. Il y avait une saturation des messages radio, mon portable n’arrêtait pas de sonner” se souvient-il. Dans ces messages radio, est signalée une fusillade au Bataclan. Alors qu’il n’est pas encore question d’attentats terroristes, le policier prend la “première décision de cette soirée” et se rend au 50 Boulevard Voltaire dans le 11ème arrondissement.

Le commissaire apprend à la cour qu’au moment d’arriver sur les lieux, la seule information dont ils disposent est que des coups de feu ont été tirés. “On entendait des coups de feu, par rafale et par coup” explique-t-il. Aussitôt, ils enfilent leur gilet pare-balles, dégainent leur arme de service avec deux chargeurs à la ceinture. A l’extérieur du théâtre, des corps sans vie jonchent les trottoirs. Le commissaire décrit une scène “apocalyptique”.

Se tenant devant les portes du Bataclan, prêts à entrer, celles-ci s’ouvrent brusquement devant eux. Le commissaire décrit la scène : “les portes se sont ouvertes d’un coup et une masse compacte d’une vingtaine ou trentaine de personnes nous est tombée dans les bras. Cette masse pour moi, elle a un visage : celui d’une femme, aux cheveux châtain clair, terrorisée. Et elle a une voix : celle d’un homme qui crie : vite, vite, ma femme est encore à l’intérieur”. Comme l’exige le protocole dans ce genre de situation, les policiers doivent sécuriser le périmètre et ne pas intervenir avant l’arrivée des spécialistes en la matière, la BRI ou le RAID. La décision qu’ils prendront va changer le cours de la soirée, tant pour eux que pour les victimes de ce massacre.

Un véritable bain de sang

La première vision que l’on a est celle des spots de la salle. Et puis des corps, des tapis de corps, des corps enchevêtrés, mélangés

Commissaire de la BAC Nuit après son entrée dans le Bataclan

Conscient qu’ils ne franchiraient peut-être pas à nouveau les portes du théâtre, les deux policiers décident d’entrer. “C’est dans les tripes. Il m’était inconcevable de rester à l’extérieur en étant armés alors qu’on était les seuls à pouvoir sauver des gens” explique le commissaire à la barre.

A peine quelques secondes après avoir vu ce carnage, les deux policiers de la BAC tombent sur l’un des terroristes. Celui-ci tient en joue un otage. Le commissaire décrit la scène, du moment où il vise le terroriste jusqu’au moment où il s’écroule au sol et déclenche l’explosif attaché à sa veste : “il allait l’abattre. J’ai pris ma visée comme à un stand de tir. À cette distance, j’ai préféré tirer dans son corps plutôt que dans la tête, qui était une cible trop petite. J’ai tiré quatre fois et mon coéquipier, deux fois. Une grosse explosion a retenti avec une sorte de crépitement et une pluie de confettis, qui s’avèrera être de la chair humaine”.

S’enchaine ensuite un échange de tirs entre les policiers et les terroristes. Abrités, les policiers appellent leurs proches “5 ou 6 secondes”. Nous allions mourir, c’était écrit” dit-il. Les policiers parviennent toutefois à s’extraire de la salle de théâtre. En sortant, ils tombent sur quelques collègues, venus en renfort. Ils entendent alors une nouvelle série de coups de feu qui résonnent jusque dans la rue. Les policiers reconnaissent le “tac tac” Kalashnikov tirés en coup par coup. Pour le commissaire, aucun doute, les terroristes assassinent les otages un par un. Le commissaire explique alors avoir décidé d’y retourner, à l’instar des conseils de ses coéquipiers : “les collègues m’ont dit : patron, il faut attendre la BRI. J’ai dit : non, il faut y retourner. Mais cette fois je savais ce qui nous attendait. Et c’était encore plus terrible”.

“On entendait la mort se propager”

Une nouvelle fois, ils entrent. Impuissants, ils assistent à la scène. Les victimes se vident de leur sang, certains appellent à l’aide, d’autres sont à l’agonie. Certaines victimes se demandent pourquoi les policiers n’interviennent pas et les implorent de les aider. Parmi les victimes, un policier en civil. Les terroristes continuant de tirer et empêchant les policiers d’avancer, se replient à l’entrée du théâtre. Entre deux tirs, lorsque le silence régnait quelques secondes dans la salle, “on entendait la mort se propager” explique le commissaire à la cour.

“Ils étaient lourds, baignés dans le sang… On devait enjamber les corps

Commissaire de la BAC Nuit lors du sauvetage des victimes dans la fosse avec l’aide d’une vingtaine de ses collègues

C’est alors qu’ils sont rejoints par une vingtaine de policiers de la BAC, désormais équipés de boucliers, de fusils mitrailleurs et de fusils à pompe. Avant d’entrer une troisième fois et de sauver les victimes encore vivantes situées dans la fosse, “j’ai dit à mes hommes, on va rentrer et quoiqu’il arrive, on ne recule pas”. Commence alors le sauvetage d’un maximum de victimes de la fosse. A ce moment, les deux terroristes restants sont enfermés à l’étage, dans une loge avec les otages mais les policiers l’ignorent. En évacuant les spectateurs, l’officier de police se rappelle : “ils étaient lourds, baignaient dans le sang… On devait enjamber les corps”.

J’ai cette image d’un gamin de cinq ans qu’on a sorti avec son casque anti- bruit encore sur la tête” évoque ensuite le commissaire. Un souvenir qui émeut la salle d’audience instantanément. “Quand on est policier, ça marque” ajoute-t-il. Après avoir secouru autant de victimes que possible, le policier et ses collègues passent le relais aux groupes d’intervention. “On est rentrés au service tous ensemble. On s’est réconfortés. On est rentrés chez nous. Et on a essayé de revivre comme avant” explique le commissaire avant de terminer son monologue.

Christophe Molmy, ex-patron de la BRI raconte

Vient le tour de Christophe Molmy, chef de la BRI de 2013 à 2021, de s’exprimer sur les évènements. A l’époque, l’ex-patron s’était rendu au Bataclan en fin de soirée et avait coordonné l’intervention des policiers du groupe d’intervention. Après un échec des négociations, c’est lui qui proposera de lancer l’assaut au préfet. “La décision de proposer l’assaut au préfet de police est très lourde”, explique-t-il.

Ils ont tous été héroïques ce soir-là

Christophe Molmy, ancien chef de la BRI, décrivant les policiers présents au Bataclan le 13 novembre 2015

Après le feu vert donné par Michel Cadot, préfet de police de Paris en novembre 2015, Christophe Molmy exprime, avec franchise, au préfet que tout ne va pas bien se passer : “lorsque le préfet de police me donne l’autorisation de l’assaut, il m’attrape et me dit : Christophe, est-ce que ça va bien se passer ? Je lui dis : non. Car il fallait accepter l’idée de pertes et dans les otages et dans les opérateurs”. Ne se voyant pas dire à ses hommes “allez-y, je vous attends dehors”, l’ex-patron participe au raid.

Par son témoignage, la scène de l’assaut semble claire. Les policiers entrent dans le bâtiment et vont à l’étage. Le premier terroriste vide son chargeur sur le bouclier du chef de colonne. Les policiers répliquent, le terroriste s’écroule par terre et déclenche sa ceinture. Le second terroriste est ensuite tué. La ceinture n’est pas déclenchée mais par réflexe, le démineur, en tenue, saute sur le kamikaze en guise de bouclier. Un acte héroïque, remarqué par le juge à l’audience. Ce à quoi Christophe Molmy répond : “ils ont tous été héroïques ce soir-là”.

Des héros non reconnus comme victimes

Discrets depuis ce jour tragique, les policiers ayant participé à l’interruption de ce massacre il y a six ans maintenant, ne sont pas reconnus comme victimes de l’attentat. Pas non plus invités à la cérémonie d’hommage aux victimes, ces derniers ne figurent pas dans la procédure judiciaire.

Cinq de ces policiers ont décidé de se porter partie civile. Me Hector Bernardini, avocat des policiers, explique : “Notre objectif dans ce procès, c’est d’abord, parce qu’ils sont psycho-traumatisés, parce qu’ils souffrent tous individuellement de syndrome post-traumatique, que leur statut de victime soit reconnu au même titre que les intervenants de la BRI, au même titre que les pompiers et les services d’urgence qui sont venus porter secours aux rescapés du Bataclan et à toutes les victimes”.

Réclamant la protection fonctionnelle, mesures de protection et d’assistance due par l’administration à tout agent victime d’une infraction dans l’exercice de ses fonctions, certains des policiers n’ont pu obtenir gain de cause. La consultation d’un courrier par nos confrères de FranceInfo révèle que la préfecture de police de Paris estimerait que ces policiers n’ont pas été “personnellement confrontés aux terroristes”. Une absurdité pour ces policiers qui ont outrepassé leur sens du devoir au point d’en sacrifier leur vie.

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